Un Chien dans la ville

entrevue avec
Felipe Arriagada-Nunez
Illustrateur
Entrevue

Felipe Arriagada-Nunez, alias Chien Champion

publication
13 mai 2026
mise à jour
13 mai 2026
temps de lecture
6 minutes
Un texte de
Philippe Couture

Cet été, l’artiste visuel montréalais Chien Champion transforme le Quartier des spectacles et le centre-ville en un terrain de jeu avec son univers coloré et bédéesque. À travers une série de sculptures, d’installations et de vidéoprojections, suivez Chien, un personnage qui explore la ville, en apprivoise les codes et cherche à s’y faire une place. Rencontre avec l’artiste, de son vrai nom, Felipe Arriagada-Nunez.

Une ville à traverser

En descendant l’avenue du Parc vers le centre-ville, il y a un moment où Montréal bascule. Le rythme change, les façades se resserrent. C’est un trajet que Chien Champion, de son vrai nom Felipe Arriagada-Nunez, connaît par cœur. Enfant du Mile End, il a grandi dans ce mouvement, au point d’y reconnaître une vérité simple : « le monde est affaire de déplacement ! ». Sa carte blanche explore cette idée de la ville comme passage, transition, espace à apprivoiser. 

« Il y a quelque chose dans le fait de se déplacer qui permet de comprendre comment un lieu fonctionne et d’y trouver appartenance », résume-t-il.

Dessiner entre deux mondes

Né à Montréal de parents chiliens, il grandit entre ici et ailleurs, dans le va-et-vient constant des cultures. « Enfant, je vois clairement une différence entre les dessins que je faisais au Chili et ceux que je faisais à Montréal. »

Au Chili, le soccer, les cousins, les dessins animés japonais. À Montréal, le hockey, le skate : des influences nord-américaines, mais aussi un style répliquant la BD franco-belge, plus narratif, plus structuré.

Des influences encore visibles dans ses œuvres actuelles, où se superposent différents codes bédéesques, comme autant de couches d’un regard formé dans le déplacement. Chez Chien Champion, le dessin ne cherche pas tant à reproduire le réel qu’à le prolonger, à partir d’éléments vécus, qu’il étire, transforme et fait basculer vers une forme de réalité élargie.

Croquis des sculptures de Chien Champion

Habiter le chaos

Ses images débordent souvent. Scènes simultanées, accumulation de micro-récits, désordre organisé : la surcharge y est toujours ludique et joyeuse. « Je me sens bien dans un certain chaos, dit-il. J’ai grandi dans une grande famille, avec beaucoup de monde, beaucoup de bruit. Il faut apprendre à y prendre sa place, mais aussi à s’effacer, à circuler dans un ensemble plus grand que soi. Ça me plaît beaucoup. »

Du chaos, vraiment ? Plutôt une forme d’organisation sensible, une manière d’être ensemble. Le sport, notamment le soccer, en est l’une des expressions les plus fortes, selon Chien Champion. « Quand tu rentres dans un stade et que tout le monde est à l’unisson, qu’on crie en même temps… il y a quelque chose de très fort là-dedans. »

Sur le terrain de soccer, les identités coexistent. « On arrive tous avec notre façon de jouer, notre affect, le maillot de notre pays, nos codes culturels distincts. Mais quand le ballon apparaît, on est tous égaux. »

Un personnage pour voir autrement

C’est dans cet esprit qu’apparaît Chien, un personnage minimal, presque schématique, mais chargé de sens. « Il me permet d’avoir un regard plus optimiste. De voir la lumière. De rassembler. »

À travers lui, Felipe simplifie sans appauvrir. Il condense. Trois éléments suffisent : le chien, le sac, le foulard. Trois signes d’un déplacement, mais aussi d’une adaptation. « Le foulard, c’est le rapport au froid, au Québec. Le sac à carreaux colorés, c’est le Sud. C’est la rencontre entre deux mondes. » 

Figure ouverte, Chien n’incarne pas une identité fixe, mais un point de vue, celui de celui ou celle qui arrive, qui observe, qui apprend à voir.

Une promenade urbaine à habiter

Dans Bonjour Chien, d’ici et d’ailleurs, ces idées prennent forme dans l’espace urbain. La promenade suit une arrivée : celle d’un personnage qui découvre la ville et cherche à s’y faire une place. « C’est l’histoire d’un chien qui arrive avec son bagage et qui cherche sa maison. » D’une installation à l’autre, il observe, joue, se transforme. Chaque étape devient une manière d’entrer en relation avec la ville.

Sur la Grande Bibliothèque, aux abords du métro Saint-Laurent et sur l’édifice Wilder | Espace danse, des vidéoprojections ouvrent le récit, mêlant fragments de mémoire et captations de la ville. Près de l’esplanade Tranquille, une sculpture de Chien marque L’arrivée. Avec son sac à la main, il se pose dans la ville, à l’écoute de son rythme, dans ce moment suspendu où tout reste à apprivoiser.

Puis, sur la rue Sainte-Catherine Ouest, une marquise installée sur une nacelle élève le regard. Entre affiche de spectacle et structure mobile, l’installation évoque une ville en construction, à laquelle Chien est invité à participer. À proximité, une série de mâts narratifs ponctue la promenade comme une signalétique poétique et narrative.

Sur la place des Festivals, le public est convié à entrer dans Le jeu. Terrain de soccer, tables de ping-pong et panier de basketball transforment l’espace public en un lieu de rencontre. À l’intérieur du Complexe Desjardins, des personnages de Chien s’invitent à la fête, rappelant des images de famille. Au Square Phillips, une sculpture de Chien assis observe les passant·e·s et apprend les rythmes de la ville.

Au Centre Eaton de Montréal, un Chien aux chaussures démesurées avance dans un monde encore trop grand pour lui. À Place Montréal Trust, le personnage se transforme en horloge ! Portant le temps sur lui comme un vécu, il incarne le processus lent de l’intégration, où l’expérience finit par s’ajuster au rythme du lieu. À Place Ville Marie, Chien s’inscrit dans le paysage, comme une carte postale vivante, capturant le moment présent tout en fabriquant des souvenirs. Enfin, devant le Fairmont Le Reine Elizabeth, Chien se replie dans son sac. Refuge autant que mémoire, cet objet devient le symbole de tout ce que l’on transporte avec soi.

Porter sa maison

Au cœur du parcours, un objet revient : le sac. Plus qu’un accessoire, il agit comme une architecture intérieure, où se condensent mémoires et trajectoires. « C’est un sac qu’on retrouve partout dans le monde. Il transporte des vies. » Inspiré de ces sacs associés aux migrations, il incarne une idée simple : on peut être ici, tout en venant d’ailleurs.

Habiter un lieu ne signifie pas effacer ce que l’on a été. C’est dans cette coexistence, entre mémoire et présent, que se construit, peu à peu, la possibilité d’un chez-soi.

Bonjour Chien, d’ici et d’ailleurs

Du 6 mai au 27 septembre 2026
Dans le Quartier des spectacles et le centre-ville
Gratuit

Bonjour Chien, d’ici et d’ailleurs est une présentation du Partenariat du Quartier des spectacles en collaboration avec le Complexe Desjardins, Place Ville Marie, le Centre Eaton de Montréal, Place Montréal Trust, le Fairmont Le Reine Elizabeth, Montréal centre-ville et BAnQ. Ce projet est rendu possible grâce au soutien financier et à la collaboration de la Ville de Montréal et du gouvernement du Québec.

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