L’Agora de la danse, 35 ans au cœur du mouvement

entrevue avec
Francine Bernier
Directrice artistique et codirectrice générale
Entrevue

L’interprète Frédérique Rodier dans « LABOUR », présenté du 21 au 25 avril 2026

publication
17 mars 2026
mise à jour
17 mars 2026
temps de lecture
5 minutes
Un texte de
Philippe Couture

Au cœur du Quartier des spectacles, à deux pas de la Place des Festivals, l’Agora de la danse souffle ses 35 bougies tout au long de l’année 2026. Une occasion idéale de prendre un pas de recul et de mesurer le chemin parcouru par ce lieu devenu, au fil des décennies, l’un des piliers de la danse contemporaine au Québec.

Fondée au début des années 90 par un noyau d’artistes visionnaires, l’Agora est née d’un besoin criant : offrir à la danse contemporaine un lieu permanent, un véritable port d’attache. Lorsque Francine Bernier en prend la direction, tout reste à construire. « C’était un défi de mettre en place une maison de la danse dans un milieu artistique où rien de tel n’existait encore », se souvient-elle. À l’époque, l’Agora s’installe rue Cherrier, dans le pavillon La Tourelle, grâce à une alliance inédite entre le milieu de la danse et le département de danse de l’UQAM. Tangente y trouve aussi refuge, Danse-Cité devient locataire : un écosystème se met en place.

« SQUAT » de Kim-Sanh Châu, présenté du 18 au 21 mars 2026

Tout restait à inventer

« Quand je suis arrivée, la scène montréalaise comptait peu de chorégraphes, raconte Francine Bernier. Il y avait des pionniers comme Jean-Pierre Perreault et Paul-André Fortier, mais ce n’était pas la multiplication qu’il y a maintenant. » La danse contemporaine québécoise, encore jeune, verra peu à peu émerger une deuxième et une troisième génération de créatrices et créateurs : Sylvain Émard, Hélène Blackburn, Louise Bédard, tous passé·e·s par l’interprétation avant de devenir chorégraphes.

Très vite, l’Agora joue un rôle de carrefour. « On voit encore l’Agora comme quasiment le lieu national de la danse québécoise », affirme-t-elle, distinguant sa mission de celle de Tangente, plus nichée, ou de Danse Danse, davantage tournée vers les grandes scènes internationales.

Faire confiance au temps

Mais ce qui distingue profondément l’Agora, c’est son rapport au temps. Dès ses premières années, l’institution transforme les conditions de création. « Quand j’ai commencé, les chorégraphes louaient la salle. Ils entraient le lundi, faisaient leur spectacle le mercredi », explique Francine Bernier. Rapidement, l’Agora instaure des résidences de création et de longues périodes de travail en salle. « Comme en théâtre. En danse, ça n’existait pas. » Un changement structurel qui aura un impact durable sur les œuvres, leur précision, leur rapport à l’espace, à la lumière.

Cette attention au processus est au cœur de la philosophie de la directrice. « Moi, je ne programme pas un spectacle. Je programme des artistes », dit-elle sans détour. L’Agora accompagne les créateurs sur le long terme, dans un rapport de confiance. « C’est toujours : qu’est-ce que tu as besoin ? Est-ce que je peux t’aider ? Est-ce que je dirige le bon organisme pour toi ? ».

« MIEL » du collectif LA TRESSE, présenté du 6 au 9 mai 2026

Grandir avec les artistes

Francine Bernier détaille deux exemples qui racontent, chacun à leur manière, ce travail d’accompagnement patient qui définit l’Agora : « Peu après ses débuts, Hélène Blackburn a désiré faire de la danse jeune public », se rappelle-t-elle. La directrice comprend rapidement que ce virage ne peut se faire en solitaire et met l’artiste en contact avec des mentors inspirants.

Avec Andréa Peña, l’enjeu est autre, mais la logique demeure la même. L’Agora l’accompagne depuis plusieurs années dans une montée progressive des moyens : résidences, coproductions, ouverture des salles de répétition, travail minutieux sur l’éclairage. « Elle est très pointue sur ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas », souligne Bernier. Peu à peu, les salles s’agrandissent, le public suit, les collaborations se multiplient, notamment avec Danse Danse. C’est ça l’Agora : un accompagnement sur le long terme.

Quand les formes se transforment

Au fil des décennies, Francine Bernier observe une transformation profonde des esthétiques en danse contemporaine. « Quand je suis arrivée, c’était beaucoup le chorégraphe roi », dit-elle, évoquant une époque marquée par des démarches très formalistes, souvent épurées jusqu’à l’os. Des univers comme celui de Daniel Léveillé Danse, où tout est précision, rigueur et économie de moyens. Le chorégraphe arrive avec une vision claire, l’impose, et les interprètes la servent.

Peu à peu, ce rapport se modifie. L’interprète devient collaborateur, les processus s’ouvrent, les œuvres se fragmentent. Des artistes comme Dave St-Pierre ou Virginie Brunelle déplacent les lignes, faisant éclater les formes, multipliant les voix et les tensions, sans pour autant renoncer à une forte écriture. « On est moins dans cette pureté, mais on n’est pas dans le désordre », résume Bernier.

Dans le même mouvement, la sophistication des productions s’accroît. « On travaille beaucoup mieux les productions aujourd’hui. La recherche musicale est extrêmement forte. L’éclairage aussi », observe-t-elle, rappelant qu’en danse, où le décor est souvent minimal, le son et la lumière deviennent des partenaires de jeu essentiels. À cela s’ajoute l’influence croissante des danses urbaines, qui modifie les corps, les rythmes, les dynamiques scéniques et brouille les frontières entre les esthétiques. « Les signatures se multiplient », conclut Francine Bernier. « C’est ce que je trouve le plus intéressant aujourd’hui. »

L’édifice Wilder, au cœur du Quartier des spectacles

Le Wilder comme point d’ancrage

En 2017, une nouvelle page s’écrit avec l’arrivée de l’Agora à l’Édifice Wilder – Espace danse, en plein cœur du Quartier des spectacles. « Être dans le Quartier des spectacles, c’est rare pour la danse. Être au cœur de la cité, ça fait des envieux à l’international. »

Surtout, l’Agora y trouve une stabilité précieuse. « L’Agora va perdurer parce qu’elle est copropriétaire de ce bâtiment au centre-ville. Dans l’insécurité qu’on vit, c’est énorme. » Une affirmation qui résonne particulièrement en cette année anniversaire.

Cette année, l’Agora ne fêtera pas seulement un anniversaire important. Elle célébrera un milieu, une communauté, et une vision patiemment construite : celle d’une danse vivante, audacieuse et profondément ancrée au cœur de la ville.

Agora de la danse

1435, rue De Bleury
Montréal, QC
Métro Place-des-Arts

Culturellement vibrant

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